Le défi de l'architecte d'aujourd'hui et d'avant: "le partage d'une maison avec du simple vitrage datant des années '60 est plus écologique qu'une habitation individuelle isolée"

19/02/17 à 10:17 - Mise à jour à 18/02/17 à 11:35

"Le monde ne s'arrête pas et il y a beaucoup de nouveaux défis pour nos architectes", affirme Carl Bourgeois, professeur en Architecture à la KU Leuven. Le projet 'Generation interviews' au musée du Design à Gand confronte héros du passé et nouveaux architectes. "La passion est le fil conducteur."

Le défi de l'architecte d'aujourd'hui et d'avant: "le partage d'une maison avec du simple vitrage datant des années '60 est plus écologique qu'une habitation individuelle isolée"

© Getty Images/iStockphoto

"L'idée d'inclure un projet comme Generation interviews dans nos cours à option est basée sur notre hommage à la Génération '74 en 2015", explique le professeur d'Architecture à la KU Leuven Carl Bourgeois. "Paul Robbrecht, Marie-José Van Hee, Krist Biebauw, Marc Dubois, Jan Maenhout, Marc Felix, ... une importante génération a pris sa retraite au même moment. Nous leur avons donné la parole encore une fois et nous l'avons documenté."

Cela s'est avéré une formule intéressante de rapprocher les architectes de la génération actuelle de leurs prédécesseurs via leurs nouveaux médias. "Dans un deuxième volet du projet, ils se sont munis d'une caméra et d'un micro pour aborder ces professeurs qu'ils prennent aujourd'hui en exemple. Ces professeurs ont à leur tour été sollicités pour aller interviewer leurs anciens héros", continue Bourgeois.

Le résultat est une collection d'interviews entre Mira Sanders et Paul Gees, Karel Wuytack et Johan Van Geluwe, Wim Van der Vurst et Claire Bataille, Koen Deprez et Luc Deleu, Jan De Vylder et Jos Van Driessche, et pour finir Dag Boutsen et Lucien Kroll. Un éventail de cet archivage oral - une collaboration entre le Campus Sint-Lucas de la KU Leuven, Archipel et Studio Fragile - est encore accessible jusqu'au 5 mars 2017 au musée de Design à Gand.

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"La complexité et la diversité des projets imposent aux architectes cette hâte à travailler ensemble. Il y a des étudiants plus doués pour la technique, d'autres plus créatifs. Dans le climat actuel, c'est dès lors une situation win-win si de tels profils complémentaires se trouvent."

"De ces entretiens, tant des similarités que des différences sont apparues", temoigne Bourgeois. "Le monde ne s'est pas arrêté et il y a aujourd'hui pas mal de nouveaux défis lancés à l'architecte. Mais nous observons aussi des choses qui demeurent."

"La crise et son impact s'avère un phénomène de tous les temps", explique Bourgeois. "La génération diplômée en '74 a également eu des difficultés à trouver un emploi immédiatement après la fin des études. Ils racontent comment ils ont alors simplement utilisé ces premières années pour voyager à travers l'Europe, pour se soutenir mutuellement et intégrer l'inspiration de leurs voyages dans leur architecture. Lentement mais sûrement, ils ont traversé ces difficultés."

La génération actuelle gère ces problèmes du marché de l'emploi différemment, estime Bourgeois. "Nous observons qu'elle a moins de patience, qu'elle veut plus rapidement enregistrer des résultats. Si une chose ne réussit pas immédiatement, ils recherchent rapidement des alternatives. Ce n'est pas mauvais pour autant, c'est simplement différent."

Les cabinets individuels des générations précédentes sont ainsi entre-temps aussi en grande partie révolus. "Nos plus jeunes anciens élèves qui désirent accéder à la pratique choisissent soit un emploi dans un grand bureau, soit la création d'un petit collectif avec des personnes de leur génération. Ce glissement est notamment une conséquence des attentes plus élevées attachées à ce métier", pense Bourgeois. "La complexité et la diversité des projets imposent aux architectes cette hâte à travailler ensemble. Il y a des étudiants plus doués pour la technique, d'autres plus créatifs. Dans le climat actuel, c'est dès lors une situation win-win si de tels profils complémentaires se trouvent."

Malgré le nouveau contexte de travail, il y a encore chez les étudiants de l'émerveillement et de l'admiration pour la manière de travailler de leur prédécesseurs. "Lorsqu'ils ont vu apparaître les plans dessinés à la main, on pouvait lire l'étonnement sur leur visage", relève Bourgeois. "Les étudiants ont l'habitude de tout faire en numérique. Mais le concept selon lequel il ne faut pas être capable de dessiner pour être architecte commence pourtant à s'inverser. Pour qui désire devenir un bon concepteur, l'utilisation de ses propres mains est nécessaire, ainsi que de rêver à la vue de deux lignes hésitantes esquissées à la main. Pour cette expérience, la précision des logiciels numériques est moins performante.

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L'envie de délivrer un bon projet doit être tellement grande que de tels obstacles sont surmontés avec plaisir

Dans les interviews, les différentes générations sont confrontées à l'essence du métier. "Un architecte n'est pas seulement une personne qui construit une maison. Un architecte définit l'avenir de l'espace. Il réfléchit à la construction de maisons, mais aussi à la destruction des celles-ci", relève Bourgeois. "Des témoignages sur une pratique très artisanale apportent de nouvelles perceptions. Le monde a beau ne plus paraître comme avant, la passion pour le métier reste clairement le fil conducteur."

Et c'est nécessaire pour survivre, estime Bourgeois. "Les gens ont des exigences plus grandes en matière de confort et de sécurité, des nouvelles législations viennent s'ajouter: pas mal de choses qui rendent le métier plus complexe. Le temps que vous passiez à créer à votre table à dessin a dû faire place à un supplément d'administration. Cela peut être difficile, mais chacun doit de temps en temps prendre sur soi. Qu'il s'agisse de convaincre un maître d'oeuvre ou de remplir quelques formulaires. Ce sont toutes des conditions pour parvenir à la réalisation d'une construction. L'envie de délivrer un bon projet doit être tellement grande que de tels obstacles sont surmontés avec plaisir."

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"Il est très important que nous formions des architectes critiques qui ne donnent pas simplement tout au client"

"L'architecte est en fait aussi un peu un gardien dans notre société. Nous devrions garder à l'esprit que certaines solutions entraînent de nouveaux problèmes. Que la course vers toujours plus de confort a un prix. Que l'intégration de toutes ces nouveautés technologiques accroît la complexité de la construction de manière exponentielle.", explique Bourgeois. "Nous parlons de durabilité, mais nous poursuivons l'urbanisation. Un habitat groupé dans un bâtiment avec du simple vitrage datant des années '60 peut, en termes d'empreinte écologique, être un bien meilleur choix qu'une habitation individuelle isolée et dotée des toutes dernières nouveautés technologiques."

C'est pourquoi l'enseignement continue également à se focaliser sur ce qu'il qualifie d'essence: la connexion des aspects techniques, créatifs et humains, le dépassement de soi-même lors du développement de l'espace, le sens critique et surtout l'alimentation de cette passion.

"Il est très important que nous formions des architectes critiques qui ne donnent pas simplement tout au client. Nous devons commencer à envisager des habitations plus compactes et des habitats groupés: ce sont les défis par lesquels nous pouvons répondre à cette durabilité", conclut Bourgeois. "Un changement de mentalité est nécessaire dans la population et l'architecte comme nul autre est à même d'y apporter son aide. Il a la maîtrise de nombreux marchés, ce qui le conduit à bien mener ce discours. Je tiens par conséquent à continuer à enseigner cette vue hélicoptère à nos étudiants, bien plus que de les préparer à l'implémentation de la énième nouvelle norme ou législation."

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